Volontiers, je réponds au souhait du conseil du presbyterium.
Il a désiré, dans sa séance du 26 janvier, que je m’adresse à tous
les prêtres, comme je le faisais avant la messe chrismale.
Je profite de cette journée de la fraternité presbytérale pour
reprendre cette tradition.
I. Quelques fondamentaux de nos vies et
ministères de prêtres
- Don total de nous-mêmes
La prière eucharistique n°2 nous fait rendre grâces au Seigneur,
qui nous "a choisis pour servir en sa présence".
Prêtres, nous avons répondu à un appel authentifié par l’Eglise.
Nous nous sommes donnés au Christ de manière définitive afin
d’assurer, avec tout son Corps qu’est l’Eglise, le service évangélique
de notre société.
Pour les plus anciens d’entre nous, Dieu seul sait si, depuis
notre ordination, la société et l’Eglise ont changé.
Elles continueront de changer et d’évoluer car la vie est dans
le changement. Mais ces mutations n’altèrent en rien la valeur
du don total que nous avons fait de nos personnes pour suivre
et imiter le Seigneur Jésus, Lui qui a aimé les siens jusqu’au bout
(cf Jn 13,1).
Devant les difficultés de notre tâche, devant l’importance des défis
que nous avons à relever, nous pouvons avoir des moments de
découragement et de lassitude, parfois des faiblesses et des doutes.
Le curé d’Ars avait bien raison de dire : "le chrétien n’est pas
quelqu’un qui ne chute jamais, c’est quelqu’un qui, une fois tombé,
accepte d’être relevé par le Christ".
A plus forte raison le prêtre. Le Seigneur nous donne l’assurance
que nous ne nous sommes pas trompés dans notre choix de
devenir ses ministres.
Par le don définitif de nous-mêmes, nous rendons aussi service à
notre société. Car l’une de ses évolutions consiste à remettre en
cause la possibilité d’un engagement définitif et de valoriser
des fidélités successives. Sans doute, des déplacements
considérables sont à l’œuvre dans la plupart des domaines de
l’existence. Ainsi, de plus en plus de personnes exerceront
plusieurs professions différentes dans leur vie.
Mais les grandes réalités de l’humanité : le don de la vie, l’éducation,
l’amour, la relation à Dieu, bref ce qui concerne la grammaire
fondamentale de l’existence humaine, tout cela ne supporte pas
le provisoire, le superficiel, le prêt temporaire.
Notre humanisation véritable demande des engagements définitifs.
Nous en donnons le témoignage pour notre société, même
s’il ne sera perçu qu’à long terme.
- Signes de contradiction
Pour l’instant, notre témoignage, la plupart du temps, n’est pas perçu.
Le "culturellement correct" accorde peu d’importance à la dimension
religieuse (à ne pas confondre avec la dimension spirituelle).
Et les personnes qui se consacrent à une institution ne bénéficient pas
d’une considération instinctive.
Mais ce manque de compréhension de notre être et de notre mission
ne date pas d’aujourd’hui. C’est que nous sommes disciples d’un Maitre
qui, dès sa naissance, a été présenté comme "un signe de contradiction"
(Luc 2,34) puis a été refusé par la majorité du peuple auquel
il a été envoyé. Il en sera ainsi jusqu’à la fin des temps.
D’ailleurs, nous le constatons dans notre propre itinéraire.
Notre conversion à la Bonne Nouvelle n’est jamais assurée.
Il ne suffit pas de nous être donnés une fois pour toutes, il nous faut
nous donner jour après jour.
Ne nous étonnons pas que les première paroles publiques du Christ
soient "Convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle" (Marc 1, 15).
Car croire que le Royaume de Dieu est proche n’est pas une attitude
spontanée, une conversion est indispensable.
Toute une part de nous-mêmes continue de résister à la lumière et
à la vérité du Christ. Comme les disciples d’Emmaüs, nous sommes
"lents à croire" (Luc 24, 25).
Une grande part des difficultés de notre ministère s’explique ainsi.
Comme nous-mêmes, tous les humains ont tendance à préférer
les ténèbres à la lumière. C’est la situation tragique de la condition
humaine, depuis les origines.
Le Christ nous a avertis : "La lumière est venue dans le monde et
les hommes ont préféré l’obscurité à la lumière parce que
leurs œuvres étaient mauvaises" (Jn 3, 19).
Souvenons-nous aussi de l’expérience de Paul à l’aréopage d’Athènes :
après une longue démonstration argumentée en prenant appui sur
la culture grecque, il annonce la Résurrection, il ne suscite que rires
et réactions sceptiques : "Sur cette question, nous t’écouterons
une autre fois" (Ac 17,32). Seules, quelques personnes acceptent
le message paulinien. Il faudra du temps, beaucoup de temps
pour que l’Evangile s’enracine en Grèce, dans le monde méditerranéen
et dans la terre entière.
- Donner du temps au temps
Cette nécessité du temps est essentielle. Nous ne sommes que
les modestes maillons d’une très longue chaine.
Nous semons ce que d’autres récolteront, de même que nous récoltons
ce que nos prédécesseurs ont semé.
L’évangélisation, qu’elle soit première, seconde, nouvelle, demande
beaucoup de patience, d’attention aux personnes, de respect pour
la lenteur de leurs cheminements comme des nôtres.
C’est la chanson de Yves Duteil :
"Mon Dieu, que c’est long de faire un homme !"
Nous pouvons ajouter : "Mon Dieu, que c’est long de faire un chrétien !"
Surtout dans une période comme la nôtre qui constate la fin d’un monde
et d’une certaine culture occidentale et se prépare cahin-caha à
l’émergence d’un monde nouveau et d’une autre civilisation.
Ce n’est pas de crise temporaire dont il s’agit, c’est de mutation radicale.
Theillard de Chardin disait déjà, dans les années 50 :
"Nous ne traversons pas un orage, nous changeons de climat".
Et il n’est facile pour personne de vivre un tel temps de ruptures.
Pensons aux difficultés éducatives et scolaires !
En tout cas, soyons persuadés que ce qui se construit dans la précipitation
et l’improvisation ne résiste pas au temps et s’effondre rapidement.
Continuons de méditer les paroles évangéliques de la semence qui
nous invitent toutes à la patience. Comme l’épître de Saint Jacques :
"Voyez le cultivateur : il attend le fruit précieux de la terre sans
s’impatienter à son propos...
Vous aussi, prenez patience, ayez le cœur ferme, car la venue
du Seigneur est proche" (5, 7-8).
- Dans une Eglise sacrement de Salut
Je viens de parler de mutation de civilisation. Elle a, pour conséquence,
du moins en France et en Europe, de faire passer notre Eglise catholique
d’une situation majoritaire, pour ne pas dire exclusive, à une situation
minoritaire. Nous sommes sortis d’une société dont la plupart des
références et des valeurs étaient fondées sur l’Evangile et la foi chrétienne
(il suffit de penser au mariage). Et nous entrons dans une société qui
n’est plus chrétienne, où les adeptes de cette religion sont perçus comme
un groupe ou une association parmi d’autres.
Des esprits lucides en avaient conscience depuis longtemps, pensons
au livre "rance, pays de mission ?"publié en 1943.
Actuellement, peu de personnes remettent en cause un tel diagnostic.
Une certaine nostalgie peut parfois nous envahir par rapport à la situation
passée où l’Eglise était plus puissante, en ayant une présence sociale
reconnue, surtout dans les espaces ruraux. Pour ne pas succomber à
cette tentation, il est bon de méditer davantage le concile Vatican II.
Comme tous ceux qui l’ont précédé, il est inspiré par l’Esprit-Saint et
reste notre boussole pour les décennies à venir.
Il ne se trompe pas quand il définit l’Eglise que nous formons comme
"Le sacrement du salut".
Un sacrement est une petite réalité mais il signifie, il représente,
il rend présente une réalité bien plus grande que lui.
Ce qui importe, c’est qu’il soit signifiant. Je suis allé récemment au
Sénégal, l’Eglise catholique est minoritaire, mais fait preuve de beaucoup
de vitalité. Il est vrai qu’elle n’a pas eu l’importance de la nôtre dans
les siècles précédents et ne se confronte pas aux mêmes difficultés
que nous qui sommes passés, je le répète, d’une Eglise forte
(du moins institutionnellement) à une Eglise affaiblie.
Pour faire front à cette difficulté, ne nous comparons pas à l’Eglise
passée (peut-être en l’idéalisant). Demandons-nous plutôt si l’Eglise
que nous donnons à voir, dans sa liturgie et ses activités pastorales,
laisse transparaitre à la fois le mystère de Dieu dans sa grandeur et
sa proximité d’incarnation et le mystère de l’homme dans sa dignité
inaliénable. Sommes-nous, pour les habitants de Charente-Maritime,
une Eglise signifiante de la vérité de Dieu et de la vérité de l’homme ?
C’est la seule question qui vaille.
Ne voyons pas seulement ce qui meurt, soyons attentifs surtout à
ce qui germe et nait, aux jeunes pousses d’Evangile, à des initiatives
qui nous paraissent prometteuses, même si elles sont modestes.
Non seulement chaque génération a besoin d’être évangélisée mais
aussi la nouvelle culture qui émerge, en sachant que le meilleur et
le pire peuvent s’y côtoyer. Une telle contemplation nourrit et vivifie
notre espérance.
II - Perspectives diocésaines actuelles
- Prolongements du Synode et escales synodales
Ce temps fort du diocèse a développé le sens de la communion
ecclésiale, particulièrement entre les acteurs pastoraux, pour le bien
du Corps entier. Pas de mission féconde sans communion réelle.
Jésus dit, dans sa prière sacerdotale : "Que tous soient un comme toi,
Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi,
afin que le monde croie que tu m’as envoyé" (Jean 17, 20-21).
Aussi, cette communion est-elle sans cesse à entretenir et à soutenir.
Je profite de cette occasion pour remercier de leur disponibilité et de
leur sens missionnaire tous les prêtres qui, cette année, font l’objet
d’une nomination. Le conseil épiscopal et moi-même, nous essayons
de mettre chacun dans le poste où il pourra donner le meilleur
de lui-même. Nos propositions et nos choix sont grandement facilités
par votre sens de la communion diocésaine, cette année comme
les années précédentes. J’en rends grâces au Seigneur.
2. Mise en place des équipes pastorales
(après la publication de la charte à Pâques 2009)
Il s’est agi de clarifier la position du curé dans ces équipes, à
la demande des doyens que j’avais consultés à mon arrivée.
Ce long travail, qui a duré 18 mois, a permis de se situer non par
rapport à une situation de pénurie de prêtres (qui reste réelle), mais
dans l’ecclésiologie de communion, axe de Vatican II.
Ainsi, dans une même équipe pastorale, sont articulées les
responsabilités du curé et des laïcs (ou des autres membres : diacres
ou consacrés) au service de la gouvernance et de la mission de
la paroisse. Les uns et les autres sont irremplaçables, les uns n’ont pas
à prendre la place des autres.
A ce jour, 23 équipes pastorales fonctionnent, une dizaine sont en
gestation ou en préparation.
Je suis persuadé que ces équipes pastorales sont une formule
(sans être la formule unique) de l’Eglise de l’avenir, de la nouvelle figure
d’Eglise qui est en genèse sans que sa réalité profonde en soit affectée.
- Soutien de la Pastorale des Vocations de prêtres et de consacrés
Le développement de la collaboration apostolique entre tous les baptisés
n’exclut pas du tout - bien au contraire - un soutien des vocations
de prêtres et de consacrés. Car ceux-ci sont indispensables dans
l’Eglise que le Seigneur a voulue et qu’Il continue de vouloir.
Il ne peut pas y avoir d’Eglise sans prêtres.
Plus nous aurons de laïcs formés, compétents et responsables de la vie
et de la mission de l’Eglise, plus ils auront besoin de prêtres pour
les coordonner et garantir leur communion missionnaire.
Tous, soyons de plus en plus concernés par cette pastorale de vocations.
Que celle-ci ne dépende pas seulement de son service diocésain.
- Démarche diocésaine "Baptisés, Semeurs d’Evangile"
Son objectif est qu’un nombre plus important de catholiques se laissent
davantage évangéliser par l’Esprit pour devenir de meilleurs
évangélisateurs de leurs familles, amis, voisins et semblables.
La pédagogie utilisée par les six chantiers est celle du choix.
Car notre société, dès l’école maternelle, propose aux enfants de choisir.
Et, par un choix conscient, on peut devenir plus responsable.
Nous étions habitués à ce que toute proposition ecclésiale vienne
d’en-haut. Accueillons les initiatives de nos laïcs qui, dans une paroisse,
peuvent choisir un chantier en y invitant quelques non-pratiquants
de la messe dominicale. Bien entendu, un autre chantier ou le même
peut être choisi par le conseil pastoral.
La pluralité n’exclut pas la véritable unité.
La coordination n’est pas la centralisation.
Sans que nous l’ayons cherché, les six chantiers -issus de diverses
initiatives, soit locales, soit du conseil pastoral diocésain, soit nationales
- sont vraiment au service de l’évangélisation. Et donc en phase directe
avec l’année de la foi qui va s’ouvrir le 11 octobre 2012, pour
le 50ème anniversaire des débuts du concile Vatican II.
Il nous faudra sans doute mieux préciser les relations de notre
démarche avec le catéchisme de l’Eglise, selon le souhait de notre pape.
- Service évangélique de notre société
Il s’agit d’un service gratuit et désintéressé, au nom et à la manière
du Christ. Dans son exhortation "Les fidèles du Christ", le pape Jean-Paul II
a détaillé les sept réalités humaines où l’Eglise est appelée à assurer
ce service. Et notre conseil pastoral diocésain est constitué,
ad experimentum, selon cette répartition.
Pour quatre réalités, la présence est plutôt bien assurée :
- Famille (avec tous les mouvements et services concernés)
- Education (pastorale des jeunes et aumôneries de l’enseignement
public, mouvements et enseignement catholique) - Santé (pastorale de la santé)
- Solidarité (organismes de solidarité)
Par contre, il nous faut faire preuve d’énergie et d’esprit d’initiative pour
les trois autres réalités : économie, politique et culture.
Il est sûr que ce troisième axe de la mission de l’Eglise est aussi
important que les deux autres.
- Animation de la vie spirituelle
Nous constatons aisément que la plupart des laïcs qui tiennent bon sont
enracinés dans un groupe de spiritualité. La participation à la messe
dominicale ne semble plus suffire. Car il n’est pas facile d’être et
de rester chrétien dans une culture qui ne l’est plus.
Surtout lorsqu’on est isolé.
D’où l’importance du service diocésain de l’animation spirituelle,
fondé en 2008, qui développe plusieurs activités et propositions.
D’où l’importance des équipes de partage de la Parole de Dieu, sous
des formes variées, qui sont à multiplier et intensifier.
III. Prospectives : quelques questions
1. Le nombre de prêtres va considérablement diminuer, puisque sur
les 83 exerçant leur ministère dans le diocèse, 37 ont plus de 75 ans
et 15 entre 65 et 75 ans. Notons qu’en six ans, une dizaine de prêtres
sont venus de l’extérieur renforcer nos effectifs, ce qui est
un avantage appréciable et apprécié. Même si de tels apports peuvent
continuer d’une manière ou d’une autre, il nous faut apprendre
ensemble à exercer le ministère presbytéral en étant beaucoup
moins nombreux. C’est une sorte de "reconversion professionnelle".
2. Dans les trois axes de la mission de l’Eglise, le ministère des prêtres
est indispensable, bien que sous des formes différentes, pour garantir
la communion et la mission. N’y a-t-il pas toutefois à les distinguer,
par exemple pour la célébration de la messe ? Si la proposition de
la foi et le service de la société sont à assurer au plus près de
chaque territoire, ne peut-on pas envisager de constituer, surtout
en rural, des pôles eucharistiques, regroupant des assemblées
fournies et faisant preuve de vitalité ?
3. Jusqu’à quel point, dans les paroisses qui se sont agrandies, peut-il
y avoir proximité et visibilité de l’Eglise sans présence de prêtres ?
’expérience montre qu’un curé ne peut pas être curé avec plus de
deux équipes pastorales.Et il ne l’est pas de la même manière,
lorsqu’il réside ou non dans la paroisse. D’où l’importance de la mise
en place de chrétiens-relais, dans la mesure du possible.
Et la nécessité de développer, dans les églises communales, diverses
expressions de présence et de prière (groupes de Parole de Dieu,
chapelet, chemin de croix, crèches de Noël, etc.).
4. Le nombre des actes cultuels évolue aussi :
- Baisse importante des baptêmes : 3117 en 2003 ; 2273 en 2011
- Baisse moins importante des mariages : 861 en 2003 ; 718 en 2011
- Légère augmentation des obsèques : 3691 en 2003 ; 4186 en 2011
(avec une pointe de 4478 en 2005)
Certains prêtres sont en surcharge : n’y aurait-il pas une entraide à
développer, en tenant compte de certains diacres et en dépassant
les limites des paroisses et secteurs paroissiaux ?
Toutes ces questions - et beaucoup d’autres - méritent d’être étudiées
ensemble, avec les autres acteurs pastoraux du diocèse.
Le prochain conseil presbytéral ne pourrait-il pas s’y atteler et lancer
une telle prospective ?
Dans nos fragilités, nous pouvons témoigner de la solidité de Dieu.
Continuons d’être ses intendants, modestes mais résolus.
+ Bernard Housset
Evêque de La Rochelle et Saintes
21 mai 2012